Cathy Lacomme-Verbiguié témoigne.

Femmes du Numérique : Les femmes, une opportunité pour le numérique. Le numérique, une opportunité pour les femmes. Qu’en pensez-vous ?

Cathy Lacomme-Verbiguié : Les femmes, une opportunité pour le numérique, certainement ! Ces nouveaux métiers manquent cruellement de talents féminins car ils sont encore trop perçus comme très techniques ou nécessitant des compétences pointues et rares. Les femmes ont bel et bien leur place mais doivent laisser de côté les préjugés pour se projeter dans un domaine en pleine émergence où leur créativité, pragmatisme et adaptabilité seront appréciés.

L'inverse est aussi vrai, c'est une réelle opportunité pour les femmes car le numérique pénètre chaque jour davantage notre quotidien, les besoins en entreprise explosent : il y a tout à construire et de nouveaux métiers apparaissent. Les entreprises se lancent dans la transformation en l’abordant sous l’angle soit technologique soit organisationnel ou commencent par l’interne ou par l’externe, orienté client. Autant de facettes qui sont pour les femmes l’occasion de s'inscrire dans la démarche en apportant leur pierre à l'édifice avec leurs propres compétences.

Pour ma part, travailler dans ce domaine a été un choix pleinement réfléchi et voulu. J'ai une formation scientifique avec une double compétence en informatique et gestion des entreprises.  J’ai commencé par des postes très techniques avec des responsabilités opérationnelles. Depuis, j'ai gravi les échelons, toujours dans la production informatique, jusqu'à mener aujourd'hui un grand projet de transformation de la Direction du Système d'Information du CNES pour préparer les enjeux de demain.

 

FDN : Selon l’étude « Women Matter : la mixité, levier de performance de l’entreprise » réalisée par McKinsey en 2011, les entreprises qui ont une plus forte représentation de femmes dans leurs comités de direction ou dans leurs équipes de management seraient aussi plus performantes. Pensez-vous que les chefs d’entreprises aient conscience de l’atout que la mixité peut représenter pour leur entreprise ?

CLV : Je pense que non, sinon nous ne serions toujours pas à frôler les 27 % de femmes dans ce domaine qui se réduisent à moins de 20 % dans les équipes dirigeantes. Pourtant la diversité est une véritable richesse pour l'entreprise et la mixité en est un premier pas en profitant  de la complémentarité des approches, des visions, des actions des hommes et des femmes sur un même sujet.

C'est dans le partage des idées, l'échange constructif avec chacun sa propre perception et sensibilité qu'émergent les idées nouvelles, innovantes, créatrices  de valeur, indispensables à l'évolution de l'entreprise vers plus de performance.

 

FDN : Pensez-vous que les femmes ont une conception particulière du management ? Quelles sont leurs qualités particulières au sein d’une entreprise ?

CLV : Souvent dotées d'une fibre humaine développée, les femmes ont toutes les qualités pour manager. Leur empathie leur permet d’appréhender les situations complexes de façon pragmatique. Elles savent aussi garder la distance et la clairvoyance nécessaires pour trouver des solutions avec les équipes en favorisant le travail collaboratif. Elles préfèrent souvent valoriser la réussite collective plutôt que se mettre en avant individuellement, s'assurant ainsi la reconnaissance, l'adhésion et la cohésion de leur équipe.

Elles ont le sens de l'organisation et des facilités d’adaptabilité aux situations professionnelles, qualités issues souvent de leur vie personnelle où elles excellent dans le mode "multitâches" en menant de front une vie de mère, de femme et leur carrière.

 

FDN : Constatez-vous une évolution, une mobilisation particulière en faveur de l’égalité entre femmes et hommes ? ou au contraire, ressentez-vous toujours des réticences face à la mixité ?

CLV : Je constate que plusieurs initiatives œuvrent à favoriser l'égalité mais la route est encore longue. Une prise de conscience des jeunes générations qui veulent tout : un travail valorisant, plein de sens, une qualité de vie au travail, une vie personnelle riche et de la place pour la famille et les loisirs. Cette difficile équation passe par le partage des tâches dans le couple et le choix d'une entreprise engagée pour concilier vie professionnelle et personnelle.

Les femmes aussi prennent les choses en main en développant par exemple leurs réseaux, cherchant des appuis auprès de leurs pairs au sein de leur entreprise ou à l'extérieur. Le mentorat est aussi une pratique intéressante qui leur permet de développer leur confiance en elles.

 

FDN : Avez-vous rencontré des difficultés liées au genre dans votre évolution professionnelle ?

CLV : Probablement, mais je n'ai pas voulu y donner plus d'importance qu'à tout autre type de difficulté, m'attachant plus à la résoudre qu’à me morfondre. Comme beaucoup de femmes, j'ai dû faire mes preuves pour être reconnue pour mes compétences.

Encore aujourd'hui, dans mes rencontres professionnelles, les femmes ne représentent que 10 %, je n'y fais plus vraiment attention. Je m'applique à avancer en me faisant confiance, tout simplement, car je ne suis pas là par hasard.

J'ai d'ailleurs réellement pris de l’ampleur professionnellement et assis ma position le jour où j’ai décidé d’être moi-même, en affichant mes convictions, mes idées car sachant les défendre facilement plutôt que d'essayer de rentrer dans un moule conventionnel qui ne me correspondait pas.

 

FDN : Au travers de votre activité professionnelle mais aussi de votre vie personnelle, comment défendez-vous l’égalité femme-homme ?

CLV : Tous les jours inconsciemment - sans aucun doute - et parfois plus consciemment en participant à des événements en faveur de l'égalité.

Dans mon entreprise, j'ai participé à un groupe de réflexion pour la rédaction de l'accord cadre de conciliation de la vie professionnelle et personnelle durant lequel j'ai pu exposer des idées nouvelles. Je travaille avec la DRH sur ce sujet à travers des tables rondes, des conférences. A titre personnel, j'ai suivi un MOOC sur "Être en responsabilité demain : se former à l’égalité femmes-hommes" pour me documenter. 

Je suis d’ailleurs intervenue pour partager ce retour d’expérience en tant que chef de projet et manager, lors d’un séminaire intitulé « Le Spatial déploie ses Elles » et j’ai animé un atelier sur « Comment insuffler une dynamique de parité au CNES ».

Dans le programme actuel de transformation que je mène, j'ai pu confier la moitié des projets à des femmes et je les fais participer aux ateliers de co-construction des nouveaux métiers car elles développent  une écoute attentive, sont ouvertes aux opinions des autres et ont tendance à être plus constructives dans leurs critiques.

Enfin concernant mes propres filles, je combats les stéréotypes réducteurs au quotidien, les encourage pour leurs études en insistant sur leurs qualités, leurs aptitudes et leurs appétences pour développer leur confiance en elles.

 

FDN : Et vous, personnellement, comment êtes-vous parvenue à concilier vie professionnelle et vie familiale ?

CLV : J’ai mis en place une véritable organisation familiale pour ne pas me laisser déborder. Je préserve des moments pour pouvoir me recentrer sur l'essentiel et me ressourcer. J’ai fini par accepter que tout ne pourrait pas être parfait mais en sachant toujours où je mettais mes priorités.

Je ne me culpabilise plus de me faire aider pour dégager du temps de qualité pour mes proches. Le partage équitable avec un conjoint est aussi une clé. Avec mes enfants, je parle de mes projets professionnels - dans les grandes lignes, bien sûr - en partageant les difficultés et les réussites, pour leur montrer la « vraie vie » au travail.

 

FDN : Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui hésite à travailler ou à créer son entreprise dans le secteur du numérique ?

CLV : Il faut se lancer sans hésiter car le secteur du numérique est en plein essor ! C'est passionnant et rempli d'opportunités qu'il faut savoir saisir.

Laissez-vous aller à votre curiosité, sortez de votre zone de confort, vous découvrirez de nouveaux horizons ... La transformation numérique est en  marche et touche de plein fouet tous les domaines. Il ne faut pas être un "geek" pour y participer. Votre sens de l'organisation, votre art de fédérer, votre adaptabilité sont votre force et des qualités indispensables pour accompagner les entreprises dans ces changements technologiques et organisationnels de demain.

Un dernier conseil : autorisez-vous à être vous-même, vous y gagnerez en efficacité en mettant votre énergie là où il faut !

Biographie

Après une formation scientifique d’ingénieur avec double compétence (informatique de gestion des entreprises et Télécoms), Cathy Lacomme-Verbiguié a une 1ère expérience de 10 ans chez un utilisateur final dans l’industrie chimique comme ingénieur système puis manager de la production. Elle rejoint le CNES (Centre National d’Etudes Spatiales) en 2002 pour mettre en production l’ERP SAP avant de prendre, 4 ans après, la responsabilité de l’exploitation des systèmes applicatifs du CNES. Depuis 2010, elle est CTO adjointe (Chief Technology Officer) du CNES en charge l’optimisation des moyens et l’industrialisation de la production informatique.

Passionnée par ce métier, elle mène un projet de transformation de la DSI depuis 18 mois, pour anticiper les changements à mettre en œuvre en termes de management, d’organisation, de  gestion des ressources pour s’aligner avec les nouveaux besoins métiers du spatial. Elle accompagne humainement les équipes à leurs mises en place. Elle reçoit à ce titre, en Novembre 2015, le trophée « CTO de l’année » délivré par la profession au travers du CRIP (Club des Responsables d’Infrastructure et de Production).

Convaincue que les femmes ont une place à jouer dans le numérique, elle s’investit au sein de l’entreprise à les encourager à prendre plus de responsabilités car la mixité est pour elle un facteur incontournable d’amélioration de la performance.