Rendez-vous des ESN & ICT 2026 : l’IA réécrit le contrat de valeur
Le 6 octobre, près de 500 dirigeants se sont réunis au Théâtre Mogador pour la 9e édition du Rendez-vous des ESN & ICT, organisé par Numeum et KPMG France. Au cœur des échanges : comment créer de la valeur et la démontrer, quand l’IA remet en cause le modèle historique du jour-homme ?
Animée par Marion Moreau, la soirée a été ouverte par Mehdi Houas, président de Numeum, Xavier Niffle (KPMG France) et Charles Mauclair, président du Collège ESN & ICT de Numeum. Ce dernier a posé le cadre : après quinze années de croissance continue, le secteur a connu une année de décroissance et un ralentissement depuis plus de deux ans. Pour lui, le sujet est structurel et non conjoncturel : il ne s’agit plus seulement d’être performant, mais d’être pertinent, ce qui appelle une véritable « mutation » du modèle des ESN et des ICT.
1. Étude Grand Angle ESN & ICT 2026 : l’IA bouleverse les modèles économiques
Xavier Niffle et Caroline Bruno-Diaz (KPMG France) ont présenté les résultats de l’enquête menée auprès de près de 200 entreprises. Près de 6 dirigeants sur 10 anticipent un impact disruptif de l’IA générative et agentique sur leur modèle. Les offres IA, qui pèsent aujourd’hui 7 % du chiffre d’affaires, devraient atteindre 18 % d’ici trois ans. En interne, 37 % des entreprises déclarent déjà des gains de productivité supérieurs à 20 % sur le delivery. Autres enseignements : 80 % des acteurs voient dans les AI natives à bas coût leur principal risque concurrentiel, deux acteurs sur trois font évoluer leur pricing vers l’abonnement, le value-based ou les success fees, et l’expertise des consultants reste le premier levier de différenciation. Xavier Niffle a aussi appelé le secteur à continuer de former les jeunes, au risque sinon de perdre son savoir-faire à long terme.
« Avec l’IA, le véritable risque pour les ESN et les ICT n’est pas seulement de perdre en compétitivité, c’est de perdre en pertinence. » – Xavier Niffle, KPMG France
L’étude et le classement à découvrir ou redécouvrir : https://numeum.fr/economie-marche/etude-grand-angle-esn-ict-2026-et-classement-esn-ict-2026-lia-bouleverse-les-modeles-economiques/
2. Le nouveau contrat de valeur : ce qu’attendent les clients
Première table ronde, côté donneurs d’ordre, avec :
- Hervé Loizeau, Directeur Achats Filière DB&T / Achats Informatique & Télécom, Veolia (empêché au dernier moment, il n’a pas pu monter sur scène)
- Damien Nuyttens, Chief Customer and Operating Officer, Edenred
- Jean-Philippe Couturier, Président du Bureau Éditeurs de Numeum (Whoz)
Les intervenants ont d’abord débattu de la preuve de la valeur. Dans un contexte de hausse des coûts hardware, software et cloud, le retour sur investissement devient le juge de paix des arbitrages budgétaires. La facturation au temps passé laisse progressivement place à des engagements de résultat, qui posent la question de la mesure et du partage du risque. Damien Nuyttens a illustré l’enjeu avec un voicebot : le taux d’évitement de contact importe peu si le client rappelle cinq minutes plus tard, car l’entreprise paie alors deux fois. Il estime aussi que les budgets IA doivent être portés par les métiers, et non par les directions IT.
« C’est une menace pour ceux qui continueront à vendre des moyens et de l’effort, et une formidable opportunité pour ceux qui vendront du résultat. » – Jean-Philippe Couturier
Un consensus s’est dégagé : les projets portés uniquement par la technologie créent moins de valeur. Les clients attendent des partenaires capables de repenser leurs processus métier, pas seulement leurs outils. L’IA agentique, présentée comme la véritable rupture, doit s’inscrire dans un cadre réglementaire exigeant (AI Act, DORA, NIS2). Enfin, les intervenants ont évoqué le rôle du développeur demain, recentré sur la supervision, le jugement et la conception. Selon Jean-Philippe Couturier, quand l’expertise devient abondante, c’est le jugement qui devient rare.
3. Le nouveau modèle de performance des ESN & ICT
Deuxième table ronde, côté ESN & ICT, avec :
- Xavier Muller, Président, SFEIR
- Frédéric Sebag, Président, Open
- Philippe Colas, Vice-Président Services IT et Digital, Akkodis France
- Hélène Bringer, VP Critical Information Systems, General Manager Thales Services Numériques
Point de départ : une ESN vend-elle encore uniquement du travail humain ? Les intervenants ont décrit l’émergence d’un service hybride, où consultants et agents IA travaillent ensemble. Si une partie du travail est réalisée par des agents, la valeur se déplace vers la gouvernance, l’expertise, la maîtrise des modèles, la sécurité, la souveraineté et les résultats livrés. Hélène Bringer a insisté sur la nécessité de revoir les modes de contractualisation, sans quoi la valeur resterait soit à 100 % chez les ESN, soit à 100 % chez les clients. Thales Services Numériques prévoit un plan de formation massif pour ses quelque 5 000 collaborateurs, chacun étant appelé à être épaulé par des agents tout en gardant la décision finale.
Cette transformation touche aussi l’organisation. Après avoir fait pivoter ses 1 000 ingénieurs en quelques mois, SFEIR plaide pour une organisation fondée sur les compétences plutôt que sur les fonctions, avec des équipes plus resserrées et de nouveaux métiers (Product Engineer, Forward Deployed Engineer, AI Engineer). Xavier Muller a raconté que le déclic était venu en février 2025, avec les versions bêta de Claude Code : sans changement, SFEIR pouvait ne plus exister trois ans plus tard. Mais aucune ESN ne se transformera seule : les modèles d’achat et de contractualisation des clients doivent évoluer, pour partager la valeur créée par l’IA. Sur la souveraineté, les intervenants ont mis en avant la maîtrise des données et des infrastructures.
4. Les lauréats des Trophées ESN & ICT 2026
5. Le regard d’une philosophe
En conclusion, la philosophe Gabrielle Halpern, docteure de l’ENS, spécialiste de l’hybridation et autrice de « Intelligence artificielle : et l’Homme créa Dieu », a proposé un regard décalé sur ce que l’IA révèle des consultants et des organisations.
Partant de la confidence d’une résidente de maison de retraite, qui souffrait de ne plus pouvoir préparer elle-même son café ou éplucher ses légumes, elle a interrogé ce que nous déléguons à l’IA : ces tâches anodines peuvent constituer « le sel » d’un métier ou d’une vie, et nos choix de délégation dessinent en creux les professionnels et les êtres humains que nous voulons être.
Elle voit dans l’IA un révélateur de nos relations plutôt qu’une simple affaire de technophilie ou de technophobie. Selon les études qu’elle cite, près de deux tiers des moins de 25 ans préfèrent interroger l’IA plutôt que leur professeur ou leur médecin, et 58 % des personnes interrogées plutôt que leurs collègues. Des enfants disent préférer l’IA « parce qu’elle ne va pas se moquer de moi ». Pour elle, l’IA, nouvelle divinité toujours disponible et sur mesure, répond à un « burn-out civilisationnel » et pose une seule injonction : si tu ne te conduis pas en être humain avec ton prochain, tu seras remplacé par un outil paradoxalement plus humain que toi.
Elle s’est dite optimiste : c’est peut-être notre orgueil qui sauvera l’humanité, en nous poussant à nous remettre en question. Sa conclusion : « L’intelligence artificielle nous pose de vraies questions, à nous de ne pas lui apporter de fausses réponses. »