La santé augmentée désigne une approche qui cherche à améliorer l’état de santé d’une population entière en agissant sur tout ce qui pèse sur la santé : revenus, logement, éducation, environnement, travail, modes de vie, et pas seulement sur l’hôpital ou la médecine de ville.
Le rapport mené par EY et Numeum montre que ce changement de modèle devient indispensable pour un système de santé français organisé autour du soin, aujourd’hui sous pression avec le vieillissement, la montée des maladies chroniques et des comptes dans le rouge.
Il propose une nouvelle doctrine : piloter à partir de résultats de santé pour une population donnée, faire de la prévention un pilier de soutenabilité et partager la responsabilité entre l’État, les collectivités, les entreprises, les professionnels de santé et les citoyens.
La santé augmentée désigne une approche qui cherche à améliorer l’état de santé d’une population entière en agissant sur tout ce qui pèse sur la santé : revenus, logement, éducation, environnement, travail, modes de vie, et pas seulement sur l’hôpital ou la médecine de ville.
Le rapport mené par EY et Numeum montre que ce changement de modèle devient indispensable pour un système de santé français organisé autour du soin, aujourd’hui sous pression avec le vieillissement, la montée des maladies chroniques et des comptes dans le rouge.
Il propose une nouvelle doctrine : piloter à partir de résultats de santé pour une population donnée, faire de la prévention un pilier de soutenabilité et partager la responsabilité entre l’État, les collectivités, les entreprises, les professionnels de santé et les citoyens.
325 milliards d’euros pour un système sous tension
La France consacre 12 % de son PIB à la santé, soit 325 milliards d’euros de dépense courante en 2023, ce qui la place au 2ᵉ rang européen derrière l’Allemagne. Ce modèle, pensé après-guerre pour traiter des maladies déjà installées, se retrouve saturé par le vieillissement, l’explosion des maladies chroniques et la pénurie de soignants.
L’Assurance maladie affiche un déficit de 15,3 milliards d’euros en 2024, avec un risque d’atteindre 22 milliards dès 2025 sans virage vers la prévention. Marguerite Cazeneuve, directrice déléguée à la gestion et à l’organisation des soins à la Cnam, alerte sur « la très mauvaise santé financière de l’assurance maladie, avec à court terme, aucune perspective de redressement ».
Un quart de la population vit déjà avec une affection de longue durée (ALD), proportion qui monte à un tiers après 65 ans. Ces pathologies concentrent près des deux tiers des dépenses de santé. Le vieillissement ajoute un effet de masse : près de 14,7 millions de Français ont plus de 65 ans.
13 ans d’écart d’espérance de vie entre riches et modestes
Les inégalités sociales de santé restent fortes : en 2018, l’Insee observe 13 ans d’écart d’espérance de vie entre les hommes les plus aisés (84,4 ans) et les plus modestes (71,7 ans). La crise du Covid l’a rappelé brutalement : en Seine‑Saint‑Denis, l’excès de mortalité atteint 118 % par rapport à la moyenne nationale.
Moins d’un Français sur deux atteint 65 ans en bonne santé, selon la définition internationale, quand 75 % des Suédois franchissent ce cap sans incapacité majeure. La France se situe désormais loin des meilleurs résultats européens sur la mortalité évitable, la santé mentale et l’espérance de vie sans incapacité, tout en restant l’un des pays de l’OCDE où les écarts sociaux de santé sont les plus importants.
« La prévention est la seule solution pour sauver notre système de santé »
Pour le professeur Chauvin, cancérologue et ancien président du Haut Conseil de la santé publique, « la prévention est la seule solution pour sauver notre système de santé, il faut qu’elle infuse partout, dans toutes ses composantes ».
L’enjeu n’est plus seulement médical mais structurel : réduire la demande évitable pour préserver la qualité des prises en charge nécessaires et la soutenabilité du modèle.
Jusqu’à 70 % de notre santé liée au revenu, au logement, à l’emploi et à l’environnement
Les modèles de Lalonde ou de Dahlgren et Whitehead, repris dans le rapport, attribuent jusqu’à 70 % de notre état de santé aux facteurs socio‑économiques et environnementaux, contre une part bien plus faible pour les seuls soins et la génétique. Revenus, niveau d’éducation, emploi, qualité du logement, accès aux espaces verts, pollution de l’air ou liens sociaux influencent directement le risque de maladie et les écarts entre groupes sociaux.
La santé augmentée place ces déterminants au centre des politiques publiques et des stratégies territoriales : il s’agit d’entretenir un capital de santé collectif, pas seulement de corriger des pathologies une fois installées. Le rapport relie cette vision à l’approche One Health et aux objectifs de développement durable de l’ONU, qui considèrent la santé comme une ressource pour le développement social et économique.
Quelques repères donnent l’échelle :
- La pollution de l’air provoque près de 40 000 décès par an en France, pour un coût économique supérieur à 16 milliards d’euros chaque année.
- La sédentarité prolongée est associée à plus de 51 000 décès prématurés par an, avec 494 millions d’euros de dépenses directes pour l’Assurance maladie et plus de 500 millions d’euros de pertes de productivité.
- La participation aux dépistages reste en deçà des objectifs : 34 % pour le cancer colorectal (cible européenne : 65 %) et 48 % pour le cancer du sein (objectif : 70 %).
Ces chiffres illustrent l’écart entre les stratégies affichées et les résultats. La santé augmentée propose de passer de campagnes ponctuelles à une prévention continue, ancrée dans les lieux de vie – écoles, entreprises, quartiers – et adaptée au niveau de santé de chaque public. La santé mentale apparaît d’ailleurs comme priorité majeure : 85 % des répondants du rapport la citent comme enjeu “essentiel”.
Cinq territoires testent la « responsabilité augmentée » pour 1,5 million d’habitants
La Fédération hospitalière de France pilote des expérimentations de « responsabilité augmentée » dans cinq territoires : Aube et Sézannais, Cornouaille, Deux‑Sèvres, Douaisis et Haute‑Saône. Ces projets couvrent 1,5 million d’habitants et ciblent notamment le diabète et l’insuffisance cardiaque, responsables chaque année de 13 000 amputations liées au diabète.
Principe clé : rendre un ensemble d’acteurs d’un territoire collectivement responsables des résultats de santé d’une population définie, plutôt que de mesurer uniquement leur volume d’actes. L’article 20 de la loi du 24 juillet 2019 pose déjà ce cadre, en faisant de « l’ensemble des acteurs de santé d’un territoire » les responsables de l’amélioration de la santé de la population qui y vit.
12 millions de dossiers et des données du quotidien pour anticiper les risques
La santé augmentée repose aussi sur un changement d’échelle dans la donnée. Elle ne se limite plus aux dossiers médicaux classiques, mais intègre les informations issues du travail et du quotidien.
Des acteurs comme Val Solutions gèrent plus de 12 millions de dossiers de santé au travail, avec des historiques sur les expositions professionnelles, les restrictions, les pathologies et les arrêts. Ces données permettent d’identifier les métiers les plus exposés et de repérer plus tôt les signaux de risque.
En parallèle, objets connectés, applications et dispositifs de suivi collectent en continu fréquence cardiaque, activité physique, sommeil, alimentation, stress ou humeur. Pris ensemble, ces flux de données ouvrent la voie à une prévention ciblée à l’échelle des individus, des métiers et des territoires.
Le rapport pointe toutefois deux freins majeurs : dispersion des données entre silos et manque d’interopérabilité, qui empêchent de construire une vision cohérente à l’échelle d’une population. L’enjeu consiste désormais à standardiser, interconnecter et sécuriser ces informations pour en faire un socle commun de pilotage des parcours et des politiques de santé.
5,1 millions de patients, 1,3 milliard de données : HUGO montre la puissance du réseau
HUGO (Hôpitaux Universitaires du Grand Ouest) mutualise un entrepôt de données de santé couvrant 5,1 millions de patients et plus de 1,3 milliard de données via la plateforme Ouest DataHub. Ce réseau regroupe plusieurs CHU et CHR, couvre 15 % du territoire national et dessert un bassin de plus de 10 millions d’habitants.
Il illustre ce qu’un fonctionnement en réseau permet en pratique : recherche, coordination des soins, innovation, à partir de données partagées et structurées. Le rapport y voit un modèle à diffuser pour obtenir une vision cohérente des parcours sur tout le territoire et garantir une équité d’accès à l’innovation.
5 500 cabines, 7 millions de téléconsultations depuis 2018
Un cadre législatif adopté en 2023 encadre désormais la téléconsultation, avec des exigences de sécurité, de confidentialité et d’accompagnement, et un agrément DGOS* qui ouvre la facturation à l’Assurance maladie. Medadom illustre l’effet d’entraînement : plus de 5 500 bornes et cabines déployées, et plus de 7 millions de téléconsultations réalisées depuis 2018.
Le rapport met en avant une logique d’« État‑plateforme » : DMP, INS, Pro Santé Connect et autres référentiels publics servent de socle aux acteurs privés pour déployer des services à grande échelle. Cette architecture permet d’ancrer prévention et continuité des soins dans les usages quotidiens, y compris dans les zones sous‑dotées en médecins.
0,2 % du PIB pour la prévention institutionnelle
La France consacre 0,2 % du PIB à la prévention institutionnelle, très en dessous de l’effort consenti pour le curatif et des pays les plus performants en santé. Les plans de financement annuels via le PLFSS** ne sécurisent pas dans la durée les transformations nécessaires sur les modes de vie, l’environnement et l’organisation des soins.
Les auteurs du rapport plaident pour des financements ciblés : réduction de la mortalité évitable, amélioration de l’espérance de vie sans incapacité, recul des écarts sociaux et territoriaux de santé. Cela suppose aussi de revoir des modèles de rémunération encore largement centrés sur l’activité, pour introduire des mécanismes qui récompensent les résultats de santé au niveau des populations.
La santé augmentée, « affaire de tous » : État, collectivités, entreprises, citoyens
Le rapport place la gouvernance interministérielle au cœur de la démarche : la santé doit devenir une dimension structurante des politiques publiques, en mobilisant aussi l’éducation, l’environnement, le logement, les transports et les collectivités. L’approche “santé dans toutes les politiques” rejoint la Charte d’Ottawa, qui appelle à créer des environnements favorables, renforcer l’action communautaire et développer les compétences personnelles.
Cette montée en compétences concerne aussi les décideurs et les élus, qui doivent savoir lire des données populationnelles, arbitrer entre interventions et suivre les résultats dans le temps. La santé augmentée requiert des profils capables de travailler à l’interface entre données, terrain et décision publique.
Côté entreprises, la prévention au travail devient un levier structurant, appuyé sur la donnée et des démarches d’« aller vers » les salariés à risque. Le rapport rappelle qu’un euro investi en santé au travail rapporte entre 2 et 3 euros par salarié et par an, via la baisse de l’absentéisme, l’amélioration de la productivité et la réduction des coûts d’accidents et de maladies professionnelles.
Quatre leviers pour faire passer la santé augmentée à l’échelle
Pour que la santé augmentée devienne un pilier des politiques publiques, le rapport identifie quatre leviers d’action complémentaires.
1. Acculturer les professionnels de santé à la prévention
Former massivement médecins, soignants et acteurs de terrain aux déterminants de santé (sociaux, environnementaux, mentaux, comportementaux), diffuser les preuves issues des territoires pionniers, s’appuyer sur les relais de proximité (collectivités, associations, employeurs, acteurs du numérique) et mettre à disposition des outils pratiques : guides, tableaux de bord, solutions numériques d’aide à la décision, messages standardisés.
2. Aligner gouvernance, financement et incitations
Intégrer les déterminants de santé dans les politiques de tous les ministères via une mission nationale “Santé augmentée”, clarifier la gouvernance et les responsabilités populationnelles à l’échelle des territoires, faire évoluer les financements vers des logiques pluriannuelles et des incitations fondées sur les résultats de santé, et investir dans les compétences clés : pilotage populationnel, analyse des déterminants, évaluation d’impact, ingénierie de la prévention.
3. Mobiliser tous les acteurs sur les déterminants de santé
Favoriser des partenariats multi‑acteurs (collectivités, entreprises, associations, acteurs du numérique, citoyens) autour de projets territoriaux de santé augmentée. Encourager les employeurs et les collectivités à structurer des plans de prévention sur les conditions de travail, les modes de vie, l’accès à une alimentation saine ou la santé mentale. Déployer des outils d’évaluation d’impact en santé pour les grandes politiques publiques (urbanisme, logement, éducation, emploi, transport, environnement).
4. Structurer et rendre interopérables les données
Accélérer l’interopérabilité des systèmes d’information via des standards communs et des plateformes de partage sécurisées, mettre sur le même plan données médicales, sociales, environnementales et professionnelles, définir des indicateurs populationnels communs (nationaux et territoriaux) pour mesurer l’impact réel des actions de prévention, et utiliser la data et l’intelligence artificielle pour identifier les populations à risque, personnaliser les interventions et évaluer leur efficacité médico‑économique.
Un tiers des décès évitables par des actions de prévention
L’OCDE estime qu’environ un tiers des décès pourrait être évité grâce à des politiques de prévention efficaces et à un repérage plus précoce des risques. Les cancers en donnent une illustration brutale : 40 % d’entre eux sont liés à des facteurs comportementaux ou environnementaux, donc évitables.
Le diagnostic du rapport est net : les briques techniques, les concepts et les premières preuves de valeur existent déjà, en France et à l’étranger. Le blocage se situe dans l’alignement des règles du jeu – gouvernance, données, financement, indicateurs – et dans la capacité à en faire un projet politique et intersectoriel.
Dans cette perspective, la santé augmentée apparaît comme une stratégie de soutenabilité : piloter un capital de santé collectif à partir de résultats mesurables, en mobilisant tous les acteurs d’un territoire, pour éviter que le modèle français ne continue de s’épuiser sous le poids des maladies évitables.
* DGOS : Direction générale de l’Offre de soins
** PLFSS : Loi de financement de la Sécurité sociale